Psychologie du vieillissement

Stéréotypes vis-à-vis des personnes âgées : deux études mesurent la perception des enfants



Comment les enfants en âge d’école maternelle se représentent-ils les personnes âgées ? Les enfants de 7 à 12 ans adaptent-ils leur discours lorsqu’ils s’adressent aux seniors ? Deux études menées à l'ULiège viennent enrichir un secteur de recherche encore peu exploré : celui des stéréotypes et de la présence de l’âgisme chez les enfants.

Le phénomène de l’âgisme fait référence aux stéréotypes négatifs fondés sur les préjugés envers les personnes âgées et la discrimination liée à l’âge. Chez les jeunes adultes, l’âgisme se traduit notamment par un langage condescendant et simplifié, ressemblant au discours adressé aux tout-petits, nommé « baby talk » ou « elderspeak ». Il a été démontré que ces discours sont préjudiciables aux personnes âgées, induisant une estime négative de leur propre compétence communicationnelle ainsi qu’une perte de confiance dans leurs capacités. À ce jour, on ne sait pas si le phénomène d’elderspeak existe chez des enfants qui s’adressent aux personnes âgées.

Allison Flamion est collaboratrice au sein de l’Unité de Psychologie du Vieillissement (Faculté de Psychologie, Logopédie et Sciences de l’Éducation), dirigée par le Pr Stéphane Adam. Elle vient de publier dans des revues internationales de premier plan (Developmental Science et Frontiers in Psychology) deux études portant sur les stéréotypes et attitudes « âgistes » des enfants de 3 à 6 ans d’une part, et de 7 à 12 ans d’autre part. De telles études constituent une étape cruciale pour établir des programmes intergénérationnels visant à réduire l'âgisme dans nos sociétés vieillissantes.

Les stéréotypes vis-à-vis des personnes âgées chez les enfants en âge préscolaire

Certaines études montrent que des stéréotypes négatifs vis-à-vis des personnes âgées peuvent se développer très tôt dans l’enfance. Cependant, très peu de recherches récentes permettent de comprendre quelle vision les enfants en âge pré-scolaire (3 à 6 ans) ont des seniors – notamment parce que les questionnaires ou autres outils de mesure adaptés pour cette tranche d’âge sont rares. Souhaitant approfondir cette question, l’équipe de recherche menée par Allison Flamion a mis au point une méthode nouvelle, conçue en deux temps et adaptée au public cible. Les enfants faisant partie de l’échantillon étaient invités, d’une part, à citer les 5 mots qu’ils associent à la « personne âgée » et, d’autre part, à placer un curseur sur une série d’échelles dichotomiques visuelles présentant à chaque extrémité un dessin d’une personne âgée associée à un trait de caractère dans une situation précise.

« Nous avons voulu, en nous appuyant sur la spontanéité des enfants et leur attrait pour le jeu et les éléments visuels, les faire réagir à divers couples d’adjectifs » explique Allison Flamion. En marge de cet échange avec les enfants, l’avis de l’un des parents sur sa propre vision des personnes âgées était également récolté.

Quels sont les enseignements de cette étude ? Les petits de 3 à 6 ans présentent une opinion globalement favorable des personnes âgées, particulièrement en ce qui concerne leur caractère chaleureux et leur intelligence. Une certaine ambivalence est cependant perçue avec des jugements plus négatifs quant à leurs compétences physiques et leur capacité d’indépendance. « Ces résultats globaux sont conformes aux stéréotypes de la vieillesse perçus chez les adultes et les enfants en âge scolaire, avec une nuance : Si les 3 – 6 ans repèrent une incompétence physique, les adultes ont tendance à pointer une incompétence mentale du côté des aînés» note Allison Flamion.

La chercheuse ajoute qu’ « il est étonnant de constater que l’opinion des enfants sondés ne correspond pas à celles de leurs parents : les réponses des enfants semblent plus personnelles et émotionnelles (ils choisissent volontiers des mots tirés de leur univers et leur vécu) là où les parents adoptent plutôt des stéréotypes généraux ». L’enquête met également en lumière que l’opinion des jeunes enfants sur les personnes âgées en général est bien plus positive chez celles et ceux ayant spontanément évoqué leurs grands-parents lors du test.

En conclusion, cette étude, qui introduit un nouvel outil visuel pour évaluer les stéréotypes liés à l’âge, suggère que les opinions ambivalentes vis-à-vis des personnes âgées commencent dès l’âge préscolaire et sont influencées par les relations entretenues avec les grands-parents.

L’adaptation du langage d’enfants de 7 à 12 ans lorsqu’ils s’adressent aux personnes âgées

Le « babytalk » ou « elderspeak » consiste en un discours transformé à destination des personnages âgées : parler plus fort, plus lentement et avec un vocabulaire plus simple. « Malgré la prévalence et les conséquences reconnues de l’elderspeak chez les adultes, aucune étude, à notre connaissance, n’a directement évalué le phénomène chez les enfants » explique Allison Flamion, qui a souhaité creuser ce sujet auprès d’un échantillon d’enfants de 7 à 12 ans.

Par le biais d’une visioconférence « truquée », les enfants ont dû faire deviner des mots à deux interlocutrices à tour de rôle, l’une âgée de 25 ans, l’autre de 75 ans. La moitié des enfants commençaient par la personne jeune, l’autre moitié par la personne âgée. Durant la session, les enfants n’avaient pas conscience de l’objectif réel du jeu. L’épreuve a été enregistrée pour permettre d’analyser, ensuite, via un programme informatique, leur aisance verbale, l’intensité de leur voix et le contenu sémantique.

Selon la chercheuse, « les résultats ont montré que de manière générale les enfants parlaient plus fort à leur interlocutrice âgée et avaient tendance à la juger moins compétente pour deviner les mots en question, en l’absence d’éléments objectifs supportant de telles différences. De plus, lorsque la personne plus âgée arrivait en seconde position pour la devinette (après la personne jeune), les enfants proposaient des explications plus longues et plus détaillées. Pour finir, de manière inattendue, au plus les enfants avaient une vision positive des personnes âgées, au plus ils élevaient la voix face à la personne âgée, avec l'envie de bien faire ».

Cette étude témoigne donc de la présence de comportements âgistes chez ces enfants, même si les caractéristiques de leur discours sont différentes de celles des adultes. « De façon implicite, nous avons donc noté une forme d’âgisme bienveillant chez les 7-12 ans qui, même en essayant de « bien faire », font preuve d’une discrimination sur base de l’âge de la personne à qui ils s’adressent » résume Allison Flamion.

 
Crédit photo : © Envato Elements

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